Madame Étiquette a failli faire une crise cardiaque !
 
 


Octobre 2008
 
 

Bonjour à tous !

        Aujourd’hui, je vais vous raconter une chose incroyable qui ne s’était encore jamais vue au palais royal de Massora. Enfin, c’est un événement très drôle. Drôle pour moi, mais tragique pour la comtesse de La Férinière, ma gouvernante, que vous connaissez sans doute mieux sous le nom de Madame Étiquette…

        C’était un matin, très tôt. Madame Étiquette se réveillait avant, donc, de venir me tirer du lit. Elle ôtait de ses yeux le bandeau qu’elle utilise pour dormir, les boules de cire dans ses oreilles, et elle remettait de l’ordre dans ses bigoudis, quand… elle s’est mise à hurler comme une folle. Ma chambre se trouve heureusement très loin de ses appartements. Mais Monsieur Monocle, mon ami et majordome, a assisté à la scène, en secret. Je dis en secret, car il se trouvait dans les passages secrets, justement.

        Il m’a raconté que Madame Étiquette s’est recroquevillée sur son lit et qu’elle est restée sans bouger pendant de longues minutes… jusqu’à ce que Jeanne, ma première dame de compagnie, entre dans sa chambre.

        – Comtesse, mais il est presque sept heures ! s’est exclamée Jeanne. Nous allons être en retard pour réveiller la princesse !

        Et là, Madame Étiquette lui a montré, de son doigt maigre et osseux, une sorte de chose sombre et biscornue sur le plancher. Cette chose se trouvait à l’endroit précis où Madame Étiquette place habituellement ses pantoufles. Monsieur Monocle m’a avoué en riant que la «chose» se trouvait en fait dans une de ses pantoufles!

        – C’est un scandale ! Une infamie ! Une trahison ! On en veut à ma vie ! C’est abominable !

        Je vous rapporte l’essentiel des paroles de la comtesse. Mais vous vous l’imaginez sûrement, comme moi, toute décoiffée, en chemise de nuit, debout sur son lit et n’osant pas en descendre tant que «l’affreuse chose» ne serait pas neutralisée.

        A-t-elle pensé que je puisse être derrière ce genre de manigance ? Sans doute, car plus tard elle a chargé Jeanne de m’interroger discrètement à ce sujet.

        Toujours est-il que Jeanne, qui vient de la campagne et qui a l’habitude d’en voir là-bas de toutes les couleurs – elle a grandi dans une ferme –, a pris la «chose» dans sa main et l’a secouée devant le visage blême de Madame Étiquette. Question de lui prouver qu’il n’y avait pas de quoi appeler la garde royale ou la brigade antibombe. Mais la comtesse s’est mise à hurler deux fois plus fort.

        Bref, on a pu, ce matin-là, sauver Madame Étiquette qui a ensuite passé une journée à peu près normale.

        L’ennui, c’est que la «chose» est revenue le lendemain matin, le surlendemain matin… En fait, pendant quatre jours d’affilée !

        Madame Étiquette avait remarqué, aussi, que ça sentait bizarre dans sa chambre. Elle avait donc fait laver le plancher à grande eau, épousseter et cirer les meubles. Snif ! Snif ! Elle respirait quand même une odeur incommodante en rapport, sans aucun doute, avec «l’affreuse chose».

        Impossible pour elle d’élucider ce mystère.
        À un point tel que la comtesse a demandé à maman :
        – Votre Altesse Royale, j’ai peur. Serait-il possible de…
        – Comment ? s’est exclamée ma mère. Un homme ? Mais vous n’y songez pas !
        Ma gouvernante voulait qu’un homme monte la garde devant la porte de ses appartements, comme si elle était menacée par des terroristes !

        Devant ce mystère qui épaississait, épaississait, j’ai décidé de m’en mêler.

        Tôt un matin, je me suis glissée dans les passages secrets jusqu’à la chambre de Madame Étiquette. Elle dormait. Plus exactement, elle ronflait. Sans doute pour effrayer «l’affreuse chose» si jamais celle-ci osait revenir.

        Je me tenais, l’œil collé contre le panneau de bois dans la pénombre, l’oreille aux aguets. J’avais froid dans mon pyjama, mais j’étais curieuse de savoir, tout de même, ce qui mettait ma gouvernante dans tous ses états. Spécialement alors que ce n’était même pas moi qui lui jouais un sale tour !

        C’est à ce moment-là que j’ai entendu un bruit bizarre qui m’a fait tressaillir. Une forme s’est frottée contre mes jambes. Je vous l’avoue, j’ai failli crier. Et puis je l’ai reconnue. C’était Yuki, la petite chatte de mon amie Mélanie. Elle se tenait là, devant moi dans les passages secrets, l’«affreuse chose» dans la gueule.

        Sans doute Yuki avait-elle deviné que Madame Étiquette n’aimait pas beaucoup les animaux à poils, qu’elle était allergique.

        Et qu’a fait Yuki avec la «chose» ?

        Je l’ai vue se glisser entre un panneau mal isolé du mur et aller jusqu’au lit de la comtesse… où elle a déposé, comme une offrande ou une mauvaise blague, la souris morte dans la pantoufle !

        En conclusion, je trouve que Yuki a bien de l’imagination ! J’ai laissé le chaton continuer son petit manège pendant quelques jours… Puis j’ai finalement averti mon amie Mélanie pour qu’elle puisse empêcher les allées et venues de Yuki dans les appartements de Madame Étiquette.

        Car après tout, je l’aime bien, ma gouvernante !

        Qu’auriez-vous fait à ma place ? L’idée m’a traversé l’esprit que pour vraiment bien rigoler, il aurait fallu que je place la souris morte dans le lit de  Madame Étiquette. Mais alors là, elle aurait bien été capable de nous faire une vraie crise cardiaque !

        N’empêche, rien que de voir la tête de la comtesse quand elle venait de mettre ses pantoufles était déjà tout un spectacle…

Amicalement,

Lia de Nénucie